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A la recherche de la vérité perdue

par Laurence Desbordes

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Ils vont tuer Robert Kennedy est indéniablement l’un des romans les plus attendus de cette rentrée littéraire. L’opportunité pour le lecteur de réaliser que l’assassinat des deux frères Kennedy amorçait l’effondrement de la glorieuse Amérique et pour Marc Dugain de peler, une nouvelle fois à vif, l’histoire pour n’en garder que la substantifique réalité.

Il vit à Bordeaux mais se partage entre Paris, les États-Unis, le Périgord et la Bretagne. Et j’en oublie sûrement… À 60 ans, Marc Dugain est un homme qui a déjà eu mille vies et en souhaiterait mille autres pour se consacrer à ses passions actuelles que sont l’écriture, bien sûr, la littérature également, mais aussi la réalisation et la production cinématographique, la recherche de la vérité historique, la protection de l’environnement, les nouveaux médias, le monde politique, ceci sans oublier le grand intérêt qu’il porte à la migration des peuples. Dans la maison familiale de sa femme à Saint-Lunaire, perchée à deux brasses de Saint-Malo, il prend quelques jours de repos avec ses enfants avant de se lancer dans la promo de son dernier roman. Un récit de destins mêlés sur lesquels enquête un universitaire américain qui cherche à découvrir si la mort violente de ses parents est liée à l’assassinat de Robert Kennedy.

Interview avec vue sur la mer, même si le romancier avoue ne jamais se baigner et préférer la montagne.

Pourquoi écrire un énième roman sur les Kennedy?

Je pense que la littérature est souvent une histoire d’obsession et moi j’en ai clairement une pour les Kennedy. Elle remonte à très longtemps. Elle est probablement due à mes origines irlandaises, au fait que j’ai un grand-père qui a fait la guerre dans l’armée américaine et que mon père a toujours été pro-Kennedy et très proche des idées de cette génération. Je voulais mêler dans ce roman l’histoire reconstruite mais aussi fictionnée de ma famille avec celle des Kennedy. Le projet était de suivre les deux en parallèle.

Votre intérêt pour ce clan tient-il davantage de la passion que de l’obsession?

Lorsque j’ai fait mes études à Sciences Po (ndlr : Institut d’études politiques appelé communément Sciences Po en France) à 20 ans, j’étais déjà à fond sur les Kennedy et achetais tous les livres qui pouvaient sortir sur eux. Avec le temps, mon intérêt n’a fait que grandir pour probablement devenir une passion. Mais j’ai aussi, et peut-être surtout, la passion du revers de la médaille. Ce n’est pas tant le mythe qui me fascine mais plutôt d’essayer de comprendre qui était cette famille d’Irlandais, issue de l’une des plus grandes diasporas au monde, puisqu’il y a 80 millions d’Irlandais qui vivent hors de leur contrée et seulement 4 millions dans le pays. Je voulais aussi analyser les répercussions de cette diaspora.

D’où votre intérêt pour les USA?

Oui, d’une certaine façon. Les États-Unis sont le résultat d’un mélange de nationalités – le fameux melting-pot – qui se sont regroupées afin de survivre à l’hégémonie anglo-protestante. Donc les Irlandais catholiques, les Italiens et les juifs ont créé leur mafia pour s’en sortir et s’imposer. Il y a un peu plus de dix ans, j’ai écrit La malédiction d’Edgar qui a été un livre important pour moi car il m’a permis, entre autres, de rencontrer un public plus large ; dans cet ouvrage, je ne pouvais pas parler d’Edgar Hoover, directeur du FBI, sans citer les Kennedy et l’assassinat de JFK. Ce meurtre fut le résultat d’un véritable coup d’État puisqu’ils ont tué un président et ensuite son frère qui était en passe de le devenir. Aujourd’hui, les États-Unis ne s’en sortent pas parce qu’ils ont totalement perdu le chemin de la vérité et de l’authenticité.

L’assassinat des Kennedy, c’est le mensonge fondateur d’une certaine Amérique, cette Amérique qui triomphe aujourd’hui avec Trump. Le problème, c’est qu’en s’effondrant à cause de cette avidité qui est la leur, les Américains entraînent avec eux le reste du monde. Leur seul moteur, c’est le dollar. Je trouve tout cela fascinant et c’est vrai que je tourne toujours autour de ça. D’ailleurs, je viens de finir un autre roman qui se passe encore là-bas!

Visiblement, Donald Trump ne vous inspire pas confiance?

Pour la première fois de notre histoire, nous avons à la tête des États-Unis un véritable fou, un homme en pleine dégénérescence cérébrale.

On ne sait jamais comment il va ou peut réagir. Je suis persuadé que Trump est tenu par les Russes, c’est d’ailleurs ce que je dis dans Ils vont tuer Robert Kennedy. C’est tout de même une grande première dans l’histoire de notre planète et cela montre à quel point ce pays est tombé vraiment bien bas… Qu’un président des USA puisse se faire coincer par les Russes pour des cabrioles!! Il est aussi assez évident que Poutine a aidé Trump dans son élection en écartant Hillary Clinton qui, à mon avis, le méritait. Il aurait fallu qu’un homme comme John Kerry se présente. Cela aurait été totalement autre chose… Aujourd’hui, l’Amérique est scindée en deux, atteinte d’une totale schizophrénie et Trump est le résultat de tout cela. Cela serait moins grave si on parlait de la Slovaquie et non pas du pays qui mène le monde. Car qu’on le veuille ou non, c’est le cas des USA. Et sachant les défis qui nous attendent en matière d’écologie et de migration des peuples, on a du souci à se faire. Au lieu d’avoir aux commandes du pays leader un homme qui essaye de se battre pour arriver à gérer les problèmes, on a exactement le contraire : un homme qui s’en lave les mains et qui dit qu’il va construire un mur!

Toute l’Histoire officielle est à revisiter car elle est totalement manipulée.

Vous ne pensez pas que les Kennedy ont tout de même ouvert, avec la mise en scène de la famille parfaite et du bonheur absolu, une porte sur le mensonge au plus haut niveau de l’État?

Non, parce que John Fitzgerald Kennedy, tout comme son frère Robert, était fondamentalement un type bien. C’était un pacifiste. Et c’est grâce à lui que l’on a évité une guerre nucléaire alors que tout son état-major voulait profiter de l’avance technologique des États-Unis pour mettre une pâtée aux Russes, voire même les rayer de la carte. Kennedy s’est opposé à cette démonstration stupide de violence en leur disant qu’ils étaient fous, que ce qu’il fallait, c’était la paix et non pas tuer des gens. Bien sûr, il est devenu président parce qu’il a profité de la fortune considérable de son père, parce que la mafia l’a grandement aidé. Eh oui, c’était un priapique pour lequel Jacqueline Kennedy n’était rien. Nous sommes d’accord sur ça, mais en tant que président, il n’a jamais failli!

Diriez-vous que Ils vont tuer Robert Kennedy est un roman historique?

Non, car je ne fais pas un travail universitaire. Quand je fais des recherches, je ne me focalise que sur ce qui m’intéresse. Je suis d’une subjectivité totale et ne prétends à aucune objectivité. Je suis persuadé que la mort des deux Kennedy est le fruit d’un complot et le démontre. Tous les gens qui ont travaillé sérieusement sur la question savent que ce n’est pas Sirhan Sirhan tout seul qui a tué Bob Kennedy, ni Lee Harvey Oswald tout seul qui a tué John. Donc à partir du moment où ils ne l’ont pas fait seuls, c’est qu’il y a eu conspiration.

Vous avez dû faire une masse colossale de recherches pour écrire ce livre?

Pas vraiment, car cela fait tellement d’années que je travaille sur le sujet. Pour le livre sur Edgar Hoover, j’ai bossé aussi sur Robert et John, et j’ai tellement accumulé d’informations…

Et puis, j’ai aussi pas mal de relations dans les renseignements de par la proximité d’une bonne partie de ma famille avec ce milieu. Enfin, il y a également des gens qui me donnent des indications. Par exemple, lorsque j’ai fini la rédaction du livre sur Hoover, le fils du conseilieri de Joe, le père Kennedy (ndlr : le conseilieri est le conseiller juridique de la mafia. Il y en a un dans chaque « Famille »), il m’a asséné à l’époque, du haut de ses 80 ans : « écoutez, ce que je peux vous dire, c’est que tout ce que vous avez écrit est vrai ». Cela m’a fait réellement plaisir car c’est quelqu’un qui jouait avec les petits Kennedy quand il était môme et son père gérait les affaires du clan…

Vous êtes très attaché à la vérité historique?

Je trouve que la mise à nu de l’histoire contemporaine par la fiction est très intéressante, car elle permet de redonner une couleur à ce que l’on nous enseigne en noir et blanc. Et je dirais même que toute l’Histoire officielle est à revisiter car elle est totalement manipulée. Et c’est pour cela que j’écris puisque que, pour moi, il n’y a pas de séparation entre l’histoire, la littérature et la fiction. En principe, on me dit, et j’en suis assez content, que je ne suis pas vraiment un auteur français car je ne fais pas dans l’autofiction. Effectivement, et je n’en ferai jamais! Je ne raconterai pas que ma mère m’a mis la tête sous l’eau quand j’avais 5 ans.

Mais précisément, sans faire d’autofiction, votre personnage principal s’appelle tout de même Mark O’Dugain…

Oui, je trouvais amusant d’utiliser mon véritable nom. Le nom Dugain est celui de la tribu irlandaise qui a donné beaucoup de Mac Dugain, Dwigan, Duignan, Dunegan et de Dugan. Ce qu’il faut savoir, c’est que ce fameux « ain », qui fait très français d’ailleurs, est finalement irlandais mais les Anglais trouvant cela imprononçable ont permuté le « i » et le « a ». Du coup, les O’Brain sont devenus O’Brian, et il y a comme cela des milliers d’exemples. Il ne faut pas oublier que l’Irlande est la première grande colonisation anglaise avant l’Inde, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, etc. Donc ces gens-là ont été jusqu’à transformer le nom des habitants d’un pays par facilité puisque le gaélique que parlait mon grand-père et mon père est diamétralement opposé à l’anglais. L’oppression que l’Irlande a subie a été énorme. Lors de mes nombreuses recherches sur mes origines, j’ai pu remonter jusqu’au 10e siècle. Les Dugain sont issus d’une lignée de prêtres héréditaires car, jusqu’au 11e siècle, ces hommes de Dieu pouvaient se marier. Puis, un jour, l’église a réalisé que verser des pensions aux veuves et aux orphelins des prêtres coûtait trop cher. Elle décida alors que ses religieux devaient rester célibataires pour pouvoir mieux se consacrer à Dieu! C’est ce genre de réécriture de l’Histoire qui me fascine et qui a une résonance dans tout ce que je fais. Nous sommes entourés de plusieurs mondes, celui dans lequel nous vivons qui est visible, et l’autre, l’invisible qui est dans la vérité et est guidé par les pulsions essentiellement matérialistes de l’être humain.

Quelle est la part de Marc Dugain dans Mark O’Dugain, et surtout y en a-t-il une?

Oui, bien sûr qu’il y en a une, sinon j’aurais appelé le personnage principal différemment. En littérature, beaucoup d’auteurs mettent un faux nom sur eux-mêmes et je trouvais marrant de faire exactement le contraire.

En même temps, certaines choses au niveau familial sont vraies comme les rapports de ma famille avec les services secrets anglais. Nous avons des liens très forts avec l’Irlande catholique, mais mon père a été un grand résistant qui a travaillé pour les Anglais et qui a été décoré par la Reine! Cependant dans ce livre, je ne me vois pas pour autant dévoiler tout ce qui est véridique me concernant. Cela n’apporterait pas grand-chose au lecteur. Bizarrement, je n’ai rien à cacher, mais cela ne m’intéresse pas d’être un personnage ou un non-personnage. La plus belle phrase et la plus dure que j’ai entendue à mon sujet vient de mon fils ainé qui a 35 ans maintenant et qui a dit : « Mon père, on peut l’aimer, on peut même éventuellement l’adorer, mais on ne peut pas le connaître ». Ce qui m’intéresse, c’est l’intimité qui se crée par l’écriture avec des gens que l’on ne connaît pas.

La littérature est, et se doit d’être utile.

C’est pour cela que vous écrivez, pour tisser cette intimité avec le lecteur?

Oui, bien sûr. J’ai eu une discussion très violente à la radio en Belgique avec un sociologue qui disait qu’il aimait la littérature quand elle était inutile. Cela m’a mis dans une colère noire car, pour moi, c’est précisément tout le contraire. La littérature est, et se doit d’être, utile. Ensuite, elle n’est pas obligée d’épouser de grandes causes et d’être politique. Mais son utilité est vitale. Lorsqu’on finit un livre, on doit se sentir un peu grandi. La grande tradition littéraire, c’est une élévation. Zola est un formidable écrivain utile. Balzac aussi avec tous ses défauts, sans oublier Victor Hugo qui était un militant. Après, la littérature comme je viens de le dire, ne doit pas forcément être militante, elle doit élever le lecteur et permettre de créer une intimité avec lui. Lorsque parfois des gens qui m’ont reconnu m’arrêtent dans la rue pour me dire : « j’adore vos livres », cela me remplit de joie. J’ai l’impression de ne pas écrire pour rien.

La politique est définitivement un univers qui  vous inspire, puisqu’avant Ils vont tuer Robert Kennedy, vous avez imaginé L’emprise, une trilogie au cœur du pouvoir français. Comment voyez-vous l’avenir de l’Hexagone avec Macron à la présidence?

J’ai l’impression que les choses bougent, qu’il y a une sorte de renouveau. L’emprise a été écrit durant une période assez crépusculaire que l’on espère aujourd’hui passée. Je trouve que la présence de Nicolas Hulot au gouvernement amène beaucoup. Il est évident qu’un effort est fait, mais je pense aussi qu’il y a un problème fondamental que les politiques ne veulent pas regarder en face : les grandes entreprises s’enrichissent, les grandes fortunes voient leur richesse pratiquement doubler tous les deux ans tandis que les salaires, eux, ne prennent que 5% tous les 10 ans.

Donc aujourd’hui, cohabitent des gens qui vivent du travail avec d’autres qui vivent du capital pour reprendre un clivage marxiste, même si je ne le suis pas. La vérité, c’est qu’on ne va pas chercher l’argent là où il est. Et cela crée forcément une tension entre les sociétés. Certains ont des richesses démentes et d’autres n’arrivent pas à vivre décemment. Ce dysfonctionnement ne s’arrange pas et je ne pense pas que le gouvernement qu’on a en ce moment ait une vraie conscience du problème. Ni qu’il soit spécialement du côté des gens qui sont en droit de demander un peu plus. Le drame de l’espèce humaine est dû au fossé qu’il y a entre son intelligence technologique qui est exceptionnelle et son intelligence morale qui est lamentable. Notre rôle d’écrivain est de faire des bouquins qui remettent les choses en perspective.

Au début de votre roman, vous citez Aristote : « Ce sont les prétentions excessives et non les besoins nécessaires qui portent à commettre les injustices les plus graves. », cela pourrait-il être la devise qui stimule toute votre création?

C’est vrai que cette phrase d’Aristote, c’est la base de ma pensée et c’est peut-être aussi la plus intéressante du livre. Pourquoi toujours plus? Les injustices viennent de là, de cette avidité. Et ce mythe de la croissance… Les entreprises gagnent de l’argent et la première chose qu’elles font, c’est d’investir dans des machines pour économiser des emplois. Nous sommes dans un monde de fous! Je ne suis pas Mère Teresa mais je ne supporte pas l’injustice!

Je ne suis pas Mère Teresa mais je ne supporte pas l’injustice! 

Interview de Marc Dugain sur France Inter, émission Boomerang du lundi 28 août 2017



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