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Blackout

par Gilles Mauron et Miriam Jeannottat

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Qu’y a-t-il de plus angoissant que de perdre la mémoire, de tout oublier jusqu’à son nom et de se retrouver à la merci de la vérité des autres? Les maîtres du roman noir ont bien saisi le potentiel narratif de l’amnésie. Décryptage et propositions de lecture.

Recommencer sa vie à zéro, oublier ses peines passées en buvant l’eau du Léthé, comme l’imaginaient les Grecs anciens, peut ressembler à une seconde chance. Mais l’amnésie est au contraire un gouffre duquel on ressort meurtri, seul au monde, amputé de son identité, l’historique effacé de sa carte mémoire.

Si ce scénario angoissant attise les braises de notre imagination, l’amnésie est avant tout un artifice littéraire dont le polar use et abuse pour distordre le destin de ses personnages et complexifier leurs quêtes de vérité.

Enquêtes à l’aveugle

Pour les auteurs de roman noir, l’utilisation d’un protagoniste amnésique permet de créer un climat de doute et de suspicion dans l’esprit du lecteur. Dans ce registre, on distingue principalement deux cas de figure. Le premier est celui du héros amnésique qui, ne pouvant se souvenir de quoi que ce soit, est accusé d’un crime et doit prouver son innocence. Le deuxième cas est celui de la personne amnésique qui doit découvrir si son entourage proche lui dit la vérité ou non. Très souvent, ce protagoniste lambda à la mémoire défaillante endosse le costume de détective en pistant ses souvenirs.

Si lors d’une enquête traditionnelle le mystère s’éclaircit au fil des témoignages, indices et preuves découverts sur le terrain, l’amnésie offre aux auteurs un ressort dramatique supplémentaire : la résurgence de pans épars de mémoire.

C’est le cas par exemple avec Bone de George Chesbro. Un sans-abri amnésique est soupçonné d’avoir décapité d’autres mendiants. De retour dans la rue, il se mue en détective et, sur la trace de ses souvenirs, mène son enquête parallèlement à celle des policiers doutant de son innocence. La tension est double, puisque jusqu’au bout on ignore qui est Bone et s’il est du bon ou du mauvais côté de la force.

Mais meurtre et enquête ne sont pas indispensables au bon déroulement d’un thriller psychologique. Quand un personnage amnésique doute de la vérité prétendue par ses proches, les soupçons prennent lentement racine dans une atmosphère anxiogène de mensonges et de menaces voilées. L’effet peut être accentué par les caractéristiques de la maladie.

Dans le best-seller Avant d’aller dormir de S.J. Watson – dont un film a été tiré – l’héroïne souffre d’amnésie antérograde, c’est à dire qu’elle oublie chaque jour ce qu’elle a appris la veille. Son mari se charge de la rassurer chaque matin, de lui raconter son accident, sa vie passée. En notant les souvenirs qui lui reviennent dans un journal, elle découvre qu’il lui cache des choses, comme le fait qu’ils aient eu un enfant ensemble. Pour son bien?
Qui est-il réellement?

Anna Ekberg (qui, comme son nom ne l’indique pas, est le pseudo derrière lequel s’abrite un duo de beaux gosses danois, Anders Rønnow Klarlund et Jacob Weinreich) a combiné ces deux cas de figure dans son roman La femme secrète, mettant ainsi en parallèle plusieurs enquêtes autour d’une même affaire : une femme apprend qu’elle n’est pas celle qu’elle croyait être. Amnésique, elle plonge dans son passé à la recherche des raisons qui l’ont poussée à fuir sa riche famille. Pendant ce temps, son amoureux tente de prouver qu’elle n’est pas coupable du meurtre de celle dont elle a volé l’identité.

L’amnésie du détective

Bien souvent, le narrateur est le personnage amnésique. Le lecteur suit ses pensées intimes et s’identifie à lui, accordant ainsi progressivement sa confiance à cet être déboussolé. Mais l’auteur peut s’amuser à semer le doute sur la fiabilité de ce narrateur, suivant un procédé qu’avait inauguré la reine du roman policier Agatha Christie. Dans Le meurtre de Roger Ackroyd, le narrateur, qui pour une fois n’est pas le fidèle Hastings, ment délibérément au lecteur. Achille Dunot, détective dans l’Enquête sur la disparition d’Émilie Brunet d’Antoine Bello, est à la fois amnésique et menteur. Deux caractéristiques qui sèment le doute dans l’esprit du lecteur et créent une tension supplémentaire.

D’autres policiers célèbres souffrent également de troubles de la mémoire : William Monk, héros des romans d’Anne Perry. De même que le détective des Enquêtes de Stoney Calhoun de William G. Tapply. Autre exemple intéressant, L’oubli, un thriller d’Emma Healey, dans lequel l’enquêtrice est une octogénaire obstinée en proie à la maladie d’Alzheimer qui fait le désespoir de ses filles. Le détective amnésique est ainsi une figure récurrente qui pourrait presque rivaliser avec le cliché de l’inspecteur bougon, dépressif ou alcoolique!

Mémoires mortes

Si le motif de l’amnésie est donc souvent utilisé pour créer du suspense et tenir en haleine le lecteur, certains auteurs saisissent l’opportunité de ce procédé pour explorer plus en profondeur des réalités psychologiques ou sociales difficiles. Dans Piège pour Cendrillon, Grand Prix de la Littérature policière de 1963, Sébastien Japrisot exploite l’amnésie de son héroïne pour démontrer toute la complexité psychologique d’un meurtre.

Shutter Island de Dennis Lehane se passe dans un hôpital psychiatrique américain des années 1950. L’amnésie n’étant dans ce roman qu’une distorsion totale de la réalité suite à un drame insurmontable. Sincère et crédible dans ses réflexions, le héros, qui fut incarné à l’écran par Leonardo DiCaprio, mène sa quête de la vérité en entraînant le lecteur dans un véritable palais d’illusions.

Dans Treize marches, Kazuaki Takano monte un intelligent stratagème autour de l’amnésie d’un condamné à mort – la peine de mort par pendaison a toujours cours au Japon – pour mettre en évidence la défaillance de la justice et questionner la notion de crime, de culpabilité, de pardon et de réinsertion. Les détectives quant à eux sont atypiques : un gardien de prison et un ancien criminel.

Donald Westlake a écrit Mémoire morte en 1963. Parue seulement au début des années 2000, l’histoire de cet acteur retrouvé sans mémoire loin de chez lui raconte d’une encre noire la déshumanisation d’une société et la tentative d’un homme pour retrouver sa vie et ses amis alors qu’il a tout perdu.

Pour aller plus loin et sortir du genre, l’écrivain Patrick Modiano traite dans chacun de ses opus, et ce avec des clins d’œil au roman noir, de la relation de l’humain à la mémoire et à l’oubli. Côté science-fiction, Philip K. Dick, avec notamment sa nouvelle Total Recall adaptée au cinéma, explore les apparences trompeuses de la réalité et la manipulation de la mémoire.


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