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D’art et d’Histoire

par Joëlle Brack

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La rentrée littéraire 2017 se voue avec jubilation aux beaux-arts. Une quinzaine de nouveaux romans sont dédiés aux Muses, allégoriques ou bien en chair!

Chaque année, des thèmes courent comme de minces fils rouges à travers le labyrinthe des nouveautés, ainsi de l’autofiction, de la crise ou du terrorisme. Mais, excellente nouvelle, ils sont supplantés en cette rentrée 2017 par un sujet bien plus chaleureux, l’art, sous toutes ses formes!

En ouverture, Le dernier violon de Menuhin, de Xavier-Marie Bonnot, place la musique au cœur de la vie de Rodolphe Meyer, dont la carrière déclinante se mue bientôt en un étouffant huis clos avec son précieux violon, ultime instrument (?) du maestro. À moins, insinue l’auteur, qu’il ne soit celui du diable… Marie Richeux a plutôt cédé à l’architecture, trouvant dans Climats de France (nom d’un ensemble édifié à Alger en 1953 par Fernand Pouillon) l’occasion de revisiter, à la lumière de l’architecte visionnaire, le sens de la vie lorsque les événements déjouent l’intention créatrice. Quant à Michel Le Bris, il entraîne Kong, pavé de 900 pages, dans les coulisses d’un film mythique. Des coulisses hollywoodiennes, grouillant d’artistes et d’affairistes géniaux ou minables, mais aussi historiques. Son scénario fou dira pourquoi Schoedsack et Cooper, héros de 14–18, devenus réalisateurs de documentaires, ont purgé leur horreur de la guerre par le biais de l’allégorique King Kong… Une fresque grandiose à la gloire du 7e Art!

Camille Laurens tire de ses recherches le portrait doux-amer du « petit rat » qui posa pour Degas – et fut donc renvoyée de l’opéra,son gagne-pain

Les égéries déchues

Aux antipodes, la sculpture prend les traits mutins mais résignés de Marie van Goethem, La petite danseuse de quatorze ans, fillette devenue statue de cire pour son malheur. Camille Laurens tire de ses recherches le portrait doux-amer du « petit rat » qui posa pour Degas – et fut donc renvoyée de l’opéra, son gagne-pain. L’évocation, douce et subtile, mais nourrie de dures considérations socio-historiques, rend à cette drôle de gamine une histoire personnelle possible, quoiqu’inconnue. Olivia Elkaïm, elle, n’a pas résisté à une autre inconnue immortelle : Je suis Jeanne Hébuterne est le récit exalté de la jeune fille aux allures préraphaélites qui partagea les dernières années de Modigliani. Sa passion divague dans les méandres d’un superbe monologue tantôt incandescent, tantôt douloureux, qui dit l’anéantissement, l’abandon de la respectabilité et de l’œuvre personnelle. Car Jeanne fut elle-même peintre : son portrait d’Amadeo est magnifique. Pour ses autres toiles, on ne sait, sa famille les séquestre…

La peinture à l’honneur

La peinture domine en effet la rentrée, et ce sont bien les femmes qui captent toute la lumière. Modèle, muse, un cliché dont l’aura souvent cadre mal avec la réalité – mais quelle aubaine romanesque! Julien Delmaire, poète et slameur, s’est laissé séduire par Masseïda dans l’atelier parisien de l’artiste vaudois Théophile-Alexandre Steinlen (1859-1923), célèbre pour ses affiches du « Chat Noir ». Avec à Minuit, Montmartre, l’auteur nous entraîne en 1910 dans les pas de cette jeune Sénégalaise qui se mêla à la bohème. Entre envolées fantasques et dialogues truculents. Nostalgiques d’un Montmartre disparu de la littérature, Delmaire brosse avec jubilation le tableau de ce microcosme guetté par la modernité, et le portrait d’une femme altière, sereine, sourde au racisme, veillant sur la fin de Steinlen et l’avenir de son œuvre. N’est resté que son prénom, énigmatique…

Les inspiratrices du tournant du siècle, brillantes et exaltées, semblent une source inépuisable, et Mathieu Terence a croisé ses dons de romancier et d’essayiste pour parler de Mina Loy, éperdument. Douée pour tout, elle eut le talent de magnifier celui des autres, notamment les surréalistes. Apollinaire, Picasso, Breton, Gertrude Stein gravitent autour d’elle, et bien sûr Arthur Cravan, le poète-boxeur suisse, mystérieusement disparu. Une vie commencée en Angleterre victorienne et qui s’achève à Aspen au cœur des sixties.

L’influence d’un esprit sur un autre peut être tellement forte que Claudie Gallay n’a pas pu résister à confier son dernier roman, La beauté des jours, au spectre de l’artiste et performeuse serbe Marina Abramović. Il suffit d’y croire, souffle l’écrivain, pour que la source d’inspiration commence à agir…

Une stimulation que ressentirait volontiers Knell, peintre ratée en résidence – ou en geôle? – sur une île. Prise dans le filet du jeune prodige anglais Benjamin Wood et épinglée comme un papillon par son style incisif et dérangeant, cette femme et ses compagnons de « travail » (mais, dit-elle lucidement, « en art la ténacité ne remplace pas l’inspiration ») animent à leur insu, dans L’écliptique, une verte satire du mythe de l’Artiste et une réflexion décalée sur le talent qu’il soit imaginaire ou réel.

Une autre question sur le processus de création est celle que se pose le Canadien Michael Winter dans Au nord-est de tout : l’exil est-il un gage de liberté créatrice? Pas sûr, admet le romancier, qui a suivi le peintre Rockwell Kent (1882-1971) à Terre-Neuve, là où le « Hodler américain », illustrateur de Melville, espérait résoudre le choix impossible entre l’art et la vie. Un roman-iceberg ample et désabusé, « plein de courants d’air, de fissures à reboucher » dit son éditeur français, qui révèle l’échec d’un artiste étonnant et agaçant.

Le « pol’art » ou comment résoudre des énigmes artistiques

Si le cheminement de l’artiste inspire, que dire de celui des œuvres! Le mystère Jérôme Bosch, de l’Allemand Peter Dempf, reprend – avec bien plus de style et de savoir – les codes du brownien Da Vinci pour une époustouflante enquête ésotérique dans les arcanes de la peinture : Michael, restaurateur de tableaux, a peut-être compris comment Bosch cacha son secret dans son fascinant Jardin des délices, ce triptyque qui défie les historiens de l’art depuis le XVIe siècle!

Inavouable, énorme « pol’art » baroque et machiavélique de Zygmunt Miłoszewski, traque également les chefs-d’œuvre, mais les disparus, ceux raflés par les nazis. Ce trésor mystérieux, dont on perd la trace en 1944, pourrait ressurgir de nulle part.
Pour peu que les spécialistes officiels acceptent l’aide d’aventuriers habiles (mais peu fréquentables), le Portrait de jeune homme de Raphaël aurait des chances de réapparaître… Piochant dans tous les genres, du western à la politique fiction, Miłoszewski agence une intrigue généreuse, dont il tire les ficelles avec désinvolture. La fiction s’offre ainsi le luxe d’apporter des réponses crédibles à de véritables énigmes culturelles!

Enfin, signé Julia Deck, Sigma suit de Genève à Zurich des agents très spéciaux traquant une œuvre inconnue, et supposée détruite, du grand peintre suisse Conrad Kessler. Le chassé-croisé des galeristes, collectionneurs et financiers espionnés passe par des échanges de courriels à l’ironie sophistiquée, qui parent d’un vernis de vrai-faux polar un projet désagréablement réaliste : ensevelir dans les grands musées ce que l’art peut avoir de plus utilement subversif. « Manipulation, cynisme & efficacité » semble la devise de l’agence Sigma, sans doute déjà à l’œuvre (si l’on ose dire) un peu partout sans que nous l’ayons compris…

Une artiste dans la famille

Journaliste au Monde, Marie Charrel reconstitue patiemment dans Je suis ici pour vaincre la nuit la vie de son arrière-grand-tante, auteure d’un tableau qui l’intrigua enfant et signé « Yo Laur ». Il est l’une des rares traces d’un destin brûlé aux feux de la peinture, du soleil d’Alger, de la passion et du courage. Née en 1879, Yvonne Brunel avait du talent, mais l’amour d’un baroudeur, fou d’aviation et de Maghreb, l’entraînera vers autre chose. Des recherches entre archives, souvenirs sélectifs des « oncles-mémoire » et enquête dans la casbah alternent avec un dialogue imaginaire lumineux et bouleversant, qui dessine par-delà le temps une artiste et une femme libre, forte, solaire. Pourquoi alors est-elle morte à Ravensbrück, et comment ses œuvres ont-elles survécu à cette Nuit?

Anne et Claire Berest, elles, sont deux comme les points du tréma sur Gabriële, leur arrière-grand-mère, épouse de Francis Picabia et maîtresse de Marcel Duchamp. Les deux jeunes écrivains, tentées par un texte à quatre mains, avaient là un personnage de rêve, et l’ignoraient. De cette mystérieuse aïeule, féministe et téméraire, morte à 104 ans, « on ne parle pas » dans la famille. De trois ans d’enquête, elles ont tiré un trésor sur Picabia, génie insupportable, le dadaïsme et l’abstraction, car Gabriële Buffet-Picabia (1881-1984) fréquenta et influença tout ce qui comptait alors, de Tzara à Stravinski. « Tout est vrai, malgré les apparences » soulignent Anne et Claire Berest, « plus on en découvrait, plus c’était fou! ». Sous leur plume, élégante et inventive, jaillit une forme d’art révolutionnaire, qui va bouleverser le XXe siècle : Gabriële, portrait d’une femme exceptionnelle, raconte comme un roman les origines de l’art contemporain à travers la vie personnelle de ceux qui l’ont imaginé. « Comme héritières » glissent malicieusement ses arrière-petites-filles, « nous avions le droit de raconter ce que les historiens de l’art n’ont pas osé dire! ».

Mathieu Terence - Mina Loy, éperdument

Mardi 28 novembre 2017 à la Société de Lecture à 12h et 12h30

Degas et La petite danseuse de 14 ans
Entretien mené par Pascal Schouwey, journaliste indépendant

Dans un style sensible et percutant, Camille Laurens, romancière, essayiste et universitaire, décortique les relations sociales et amoureuses avec finesse et intelligence. Elle a publié une vingtaine d’ouvrages dont Celle que vous croyez qui a été un grand succès de librairie. Ses romans, qui sont souvent d’inspiration autobiographique, dépassent le cadre de l’autofiction pour atteindre l’universel et tendre à chaque lecteur un miroir dans lequel se reconnaître. Elle est célèbre dans le monde entier mais combien connaissent son nom ? On peut admirer sa silhouette à Washington, Paris, New York, Dresde ou Copenhague, mais où est sa tombe ? On ne connaît que son âge, 14 ans, et le travail qu’elle faisait, car c’était déjà un travail à cette époque-là. Dans les années 1880, elle dansait comme petit rat à l’Opéra de Paris. Elle a été renvoyée après quelques années de labeur, le directeur en ayant eu assez de ses absences à répétition. Elle avait en effet un autre métier, les quelques sous gagnés à l’Opéra ne suffisant pas à la nourrir, ni elle, ni sa famille. Elle était modèle et posait pour des peintres ou des sculpteurs. Parmi eux, il y avait Edgar Degas, dont on célèbrera le centenaire de la mort en septembre avec, entre autres, une exposition au musée d’Orsay dès le mois de novembre.


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