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Dessine-moi un chef-d’œuvre

par Laurence Desbordes

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Enfermer un roman, des poèmes, une pièce de théâtre, une biographie dans des cases et des images est un pari audacieux qui, s’il est réussi, peut donner lieu à de véritables petits bijoux artistiques. Et c’est le cas de cette rentrée qui nous offre plusieurs albums où belles-lettres et beaux tracés sont réunis. Regardez plutôt.

C’est en 2010 que la maison d’édition Glénat a eu l’idée de lancer sa collection malheureusement épuisée aujourd’hui : « Les incontournables de la littérature en BD ». Ainsi, quasi simultanément, sont sortis Le rouge et le noir de Stendhal, Germinal de Zola, Tartarin de Tarascon de Daudet, Madame Bovary de Flaubert, Guerre et Paix de Tolstoï et une autre bonne dizaine de titres allant de Verne à Dickens. L’adaptation et le déroulé de l’histoire étaient totalement fidèles à l’œuvre même s’ils manquaient peut-être un peu d’audace. Quoi qu’il en soit, ces BD ouvraient une porte formidable sur la lecture de grands classiques.

Mais en ce mois de septembre 2017, les albums proposés pour la rentrée sont différents puisque tous les genres littéraires ou presque, sont abordés.

Commençons par le théâtre grec :

• Antigone, de Sophocle, d’après une traduction  de Leconte de Lisle de 1877, dessins de Coco, Les Échappés

Avec cet opus, nous ne sommes pas vraiment dans la BD mais plutôt dans le théâtre graphique, puisque la pièce est illustrée par Coco mais le texte d’origine de Sophocle, traduit par Leconte de Lisle, est aussi présent. Les planches de Coco nous présentent une Antigone grande gueule, très génération Y, revendicatrice limite militante, qui fume des cigarettes, porte du rouge à lèvres flashy, un t-shirt à tête de mort et trois ou quatre anneaux à chaque oreille.

La dichotomie entre le texte de ce classique et le dessin donne une plus-value humoristique à cette tragédie grecque. Faire rire avec Antigone était un pari audacieux, et c’est un pari réussi.

Continuons avec la poésie et ses bardes :

Poèmes de Baudelaire en BD, Petit à Petit

L’Albatros, Bohémiens en voyage, À une passante, L’Invitation au voyage, L’Homme et la mer, voici cinq des seize poèmes de Baudelaire illustrés par seize différents dessinateurs. Présenté par ordre chronologique avec huit éclairages et encadrés sur la vie et l’œuvre du poète, cet album est un accès facilité à l’œuvre de cet opiomane amoureux du « beau ». Les dessins illustrent parfaitement les vers de Baudelaire ; de par leurs traits et interprétations contemporaines, ils appuient la dimension artistique et le côté précurseur de celui que l’on appelle le chantre de la modernité.

Avec l’album suivant, nous restons dans l’univers poétique mais on parle davantage de l’homme que de ses textes puisqu’il s’agit d’une biographie.

Nerval, l’inconsolé, scénario de David Vandermeulen, dessin de Daniel Casanave, Casterman

Une BD que l’on a du mal à lâcher et qui nous conte la vie de Gérard Labrunie, dit Gérard de Nerval, ainsi que celle de ses amis Théophile Gautier, Victor Hugo ou encore Dumas. Le déroulé du scénario contribue largement à l’attrait de cet album, car bien qu’il soit chronologique, il ne manque pas d’humour ni de poésie et nous aide à mieux comprendre le romantisme et la belle âme de celui qui se disait : « le Ténébreux, le Veuf, l’Inconsolé, Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie ». Quant aux dessins de Casanave, ils mettent en lumière la profondeur du poète et son esprit très tourmenté.

Après la biographie d’un poète, voici l’autobiographie d’un grand homme des lettres françaises :

Le premier homme, de Jacques Ferrandez d’après l’œuvre d’Albert Camus, Gallimard

En 1960, Albert Camus meurt dans un accident de voiture au côté de Michel Gallimard. Sa femme, sa belle-fille et une sacoche en cuir s’en sortent indemnes. Dans le cartable de l’écrivain, le Gai savoir de Nietzsche mais aussi les 140 premières pages d’un roman autobiographique sans titre. Il y raconte son enfance entre sa mère veuve, sa grand-mère, son frère sourd et son oncle ; la vie d’une famille pauvre qui survit en Algérie. Publié en 1994 sous le titre Le premier homme, ce livre est un « work in progress » qui est aujourd’hui indispensable pour comprendre l’œuvre de Camus. Très beau, agréable en main, l’opus de Ferrandez est extrêmement bien construit, facile à lire sans toutefois perdre l’intensité et l’émotion qui se dégagent de ce texte jamais retravaillé. Mais il faut dire que Ferrandez est un habitué de Camus puisqu’il a également mis en case, L’Étranger et L’Hôte.

Passons maintenant à la fiction avec le court texte d’un exceptionnel romancier viennois :

Le joueur d’échecs de Stefan Zweig, David Sala, Casterman

Ce sont de véritables petits tableaux que nous offre David Sala qui, de par ses traits épais à la gouache, ajoute une pesanteur et une intensité à la sublime nouvelle de Zweig. Publié post-mortem en 1943, ce récit met en scène deux protagonistes et un narrateur qui observe la partie des joueurs d’échecs. L’arrogant champion du monde Mirko Czentović est mis à mal par le mystérieux Monsieur B, ancien prisonnier des nazis qui trouva un réconfort en mémorisant les plus grandes parties jouées dans le monde. Opprimante et délicieuse, cette bande dessinée donne envie de lire et de relire l’œuvre de Zweig.

Et pour clore cet article, voici un dernier joyau, la mise en dessins et en bulles d’un roman burlesque méconnu mais génial.

L’automne à Pékin, écrit et dessiné par Gaëtan et Paul Brizzi d’après le roman de Boris Vian, Futuropolis

Après avoir souhaité réaliser un film d’animation avec L’automne à Pékin connu pour être le plus obscur des romans de Vian, les frères Brizzi sont passés à la BD. Pastels, traits fins et nerveux nous embarquent aux côtés d’Amadis Dudu en Exopotamie, pays imaginaire où l’on rencontre Angel, Rochelle, Anne et bien d’autres hurluberlus aussi émouvants que grotesques. La modernité de l’écriture de Vian avec cette histoire d’homme qui a raté son bus, son humour et son attrait pour l’absurde et les histoires d’amour sont appuyés, voire révélés par les Brizzi.

Albert Camus et «LE PREMIER HOMME»


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