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La Révolution russe a un siècle

par Christophe Vuilleumier

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Cet événement, dont les causes sont disputées depuis cent ans et dont les conséquences auront été mondiales, fête son centenaire en octobre prochain. Véritable séisme aux effets se répercutant jusqu’à aujourd’hui, ce grand bouleversement sociétal suscite évidemment de nombreuses publications. Tour d’horizon de ces ouvrages qui jettent un regard éclectique sur l’application d’une utopie vieille alors de près de soixante ans en 1917 et qui allait devenir un cauchemar pour les uns, un exemple pour les autres.

On commence par le livre de Jean-Jacques Marie, La guerre des Russes blancs, l’échec d’une restauration inavouée, qui revient sur un épisode relativement méconnu du grand public occidental, celui de la résistance des armées fidèles au Tsar. Cette épopée, faite de batailles, d’alliances, de trahisons et d’aventuriers tels le général Wrangel, est dépeinte par un spécialiste de l’histoire russe au fait d’une historiographie destinée à des universitaires. L’auteur ne se prive pas d’évoquer le « culte actuel des Blancs », en vogue à Moscou depuis le temps de Boris Eltsine, une reviviscence liée aux mouvements nationalistes et à la politique de Vladimir Poutine qui vise à « célébrer la grandeur passée de la Russie ». Mais la force de cette monographie relève moins de la mise en perspective de l’actualité de notre monde que d’une analyse fouillée et maîtrisée, donnant les clés de lecture nécessaires à la compréhension de la Révolution bolchevique.

Olivier Besancenot a opté, quant à lui, pour une approche que l’on imagine volontiers originale avec son essai Que faire de 1917? Une contre-histoire de la Révolution russe. Que faire de cette révolution qui a réussi? S’agit-il d’une révolution ou d’un vulgaire coup d’État? Cette relecture de l’un des événements fondateurs de l’histoire du XXe siècle se révèle bien argumentée mais moins audacieuse que l’on aurait pu l’espérer. Car opposer stalinisme et communisme n’est pas une réflexion inédite. On connaît les dérives que le Petit Père du peuple a fait prendre à l’idéologie du parti : nationalisme contre internationalisme, libertés publiques contre autoritarisme, travail réduit à la notion d’exploitation contre stakhanovisme. Boris Souvarine, dans sa biographie sur Staline, évoquait déjà ces aspects en 1935. Par ailleurs, l’opposition n’est pas aussi évidente, car si Staline exerça une influence sur le fonctionnement du parti, il se borna à développer et à renforcer le diktat déjà mis en place par Lénine. La contre-révolution bureaucratique, initiée au cours des années vingt, mise en avant par l’auteur, n’apparaît donc pas aussi inédite que l’on aurait pu le croire.

Dans la même veine, l’essai critique sur l’historiographie récente de la Révolution russe de Lucien Sève, Octobre 1917. Une lecture très critique de l’historiographie dominante, qui cible plus particulièrement l’historien Nicolas Werth – un rival? – en reprenant et en critiquant les arguments de ce dernier. Des arguments tendant à démontrer une filiation entre Staline et Lénine, succombant tous deux à la violence et à la terreur. Lucien Sève entend ainsi déconstruire une historiographie idéologisée, tout en optant pour une autre forme d’appréciation. Un petit livre stimulant pour ceux qui se délectent des discussions de salons parisiens.

Si le genre biographique a été battu froid des années durant, il revient en force, notamment sous la plume de Stéphane Courtois qui, dans son Lénine, l’inventeur du totalitarisme, en manie l’art avec brio. L’auteur nous plonge avec passion dans la vie du révolutionnaire né à Simbirsk dans une famille noble, et nous guide sur les chemins de traverse de celui que l’on appelait alors Vladimir Oulianov. Un parcours qui mènera l’homme de la Lena jusqu’à Chouchenskoïé en Sibérie, où il purgea une déportation confortable « sans commune mesure avec le calvaire de Dostoïevski ». Le lecteur suit également un autre parcours, celui d’un éveil, d’une véritable quête menée par un Lénine grandement impressionné par ces penseurs rejetant l’ordre établi tels que Netchaïev, Marx ou Plekhanov. Et c’est d’ailleurs de cette rencontre du 24 août 1900 à Genève entre Gueorgui Plekhanov et l’avocat de Samara que naquit une terrible déception. Assez terrible pour que Lénine, déçu par celui qu’il considérait comme l’inventeur du mouvement social-démocrate en Russie, ne tarde pas à semer « une formidable pagaille dans la bergerie des marxistes russes. Désormais, Vladimir Oulianov allait devenir son propre héros », assassinant la démocratie et transformant son rêve d’absolu en une tyrannie menant à la réification des peuples de Russie.

C’est à une autre biographie que l’écrivain français Christian Salmon s’est attelé dans son ouvrage Le projet Blumkine. Celui-ci se dévore comme un roman. Il en prend d’ailleurs la forme oscillant entre les observations d’un narrateur contemporain sur la piste d’un mythe vieux d’un siècle, et la mise en récit de son sujet, Iakov Grigorievitch Blumkine. Une biographie d’investigation sur cet énigmatique agent de la Tchéka que certains estiment totalement inventé par les services secrets soviétiques. Blumkine, à qui l’on prêta des dons exceptionnels, tels que « les prouesses physiques d’un cascadeur, l’instinct d’un fauve, la sensibilité d’un poète, l’érudition d’un vieux rabbin […] parlant plusieurs langues parmi lesquelles l’allemand, le français et l’hébreu sans oublier l’arabe, le chinois et le persan ancien », aurait ainsi participé à l’assassinat d’un ambassadeur d’Allemagne avant de réorganiser le réseau d’espions soviétiques du Proche-Orient, opérant de la Turquie à l’Égypte, créant à Jaffa une blanchisserie où l’on chiffrait les rapports, allant jusqu’à conseiller le bandit révolutionnaire persan Koutchouk-Khan. L’auteur se plaît à laisser planer le doute sur l’existence de cet homme, tout en évoquant à la fin de son livre les recherches menées à Vincennes dans les documents des services de renseignements français qui furent confisqués par les Russes à Berlin en 1945 et rendus à la France en 2001.

Moins romanesque, le livre de Claire et Claude Torracinta-Pache fondé sur les lettres de Julien Narbel. Cet opus touchant de sincérité est le témoignage émouvant d’un Vaudois parti comme précepteur à la fin du XIXe siècle dans la Russie des tsars. Son regard est celui porté depuis la résidence du prince Orloff à Saint-Pétersbourg, là-même où devaient éclater les premières insurrections en février 1917. Dans Ils ont pris le Palais d’Hiver!, les auteurs ne font pas montre d’historiens car la dimension analytique est réduite à sa portion congrue. Cependant, Claire et Claude Torracinta-Pache nous offrent, grâce aux lettres de Julien Narbel écrites entre 1917 et 1919, un documentaire historique relatant les coulisses d’une révolution vue depuis les fenêtres du jeune Nicolas Wladimirovitch Orloff.

En perspective avec cette relation épistolaire, l’ouvrage de Victor Serge, L’an 1 de la révolution russe, paru en France en 1930, propose la vision d’un dissident du parti aux prises avec le stalinisme à Leningrad. Une œuvre qui paraît à nouveau aux Éditions Agone, pourvue d’une préface de Wilebaldo Solano, révolutionnaire antistalinien espagnol qui fut l’ami de Serge, et d’une postface que l’auteur rédigea en 1947, peu de temps avant sa mort. Ce texte que l’on peut considérer à certains égards comme une source fait écho à un autre livre historique, l’essai autobiographique de Trotsky, intitulé Ma vie, réédité par Alfred Rosmer. Fresque étalant sur des décennies le récit du célèbre révolutionnaire idéologue, qui doit être lue avec du recul quand bien même elle constitue une mine d’informations.


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